
L’îlot Bergère, construit au XIXe siècle, fait l’objet d’une importante réhabilitation.
Sur le chantier de réhabilitation de l’îlot Bergère, dans le IXe arrondissement à Paris, le groupe Lorillard expérimente une approche inédite du réemploi de menuiseries bois patrimoniales. Entre exigences des Monuments historiques, performances réglementaires et contraintes de mise en œuvre, l’opération illustre les défis techniques auxquels la filière devra répondre pour massifier le recyclage dans la rénovation. Découverte.
Au cœur du IXe arrondissement de Paris, l’îlot Bergère fait actuellement l’objet d’une réhabilitation d’envergure. Cet ensemble tertiaire de 26 500 m², conçu au XIXe siècle par l’architecte Édouard-Jules Corroyer pour le Comptoir national d’escompte de Paris, doit conjuguer préservation patrimoniale et performances environnementales élevées. Piloté par PCA-Stream, le projet vise notamment l’obtention des certifications HQE, BREEAM Excellent et BBCA Rénovation. L’objectif affiché est de réduire de 50 % les émissions de CO₂ liées à l’exploitation du bâtiment.
Dans cette optique, le réemploi constitue un levier central. Contrairement à une approche classique de remplacement, le choix a été fait de conserver et restaurer les menuiseries bois existantes chaque fois que leur état le permettait. Une décision qui répond à la fois aux exigences de conservation du patrimoine et aux objectifs de sobriété matière de plus en plus présents dans les opérations de rénovation lourde. Pour les entreprises intervenantes, cette orientation implique cependant de prouver que les ouvrages réemployés sont capables de répondre aux exigences actuelles en matière de durabilité, de sécurité et de performance.
Pour relever ce défi, le groupe Lorillard a développé un protocole spécifique appliqué aux menuiseries à mouton et gueule de loup caractéristiques du bâtiment. L’approche retenue repose sur un principe simple : intervenir uniquement sur les éléments qui en ont besoin afin de préserver un maximum de matière d’origine. Une démarche qui s’éloigne des rénovations traditionnelles où le remplacement complet demeure souvent la solution privilégiée. « Nous avons conçu un protocole de réemploi spécifique à ce projet, en partant d’une menuiserie test récupérée sur le chantier que nous avons restaurée et soumise à différents essais (AEV, 10 000 cycles, mécaniques). Ce protocole vise à rénover et restaurer les menuiseries bois en réparant uniquement ce qui est nécessaire, tout en préservant leur authenticité », explique Nicolas Pertué, chargé d’affaires chez Lorillard Bâtiment.
Avant toute validation, une fenêtre témoin a ainsi été restaurée puis soumise à une batterie d’essais réalisée par le CEBTP. L’objectif consistait à vérifier que les performances obtenues après restauration pouvaient satisfaire les exigences actuelles du marché. Le protocole comprend la dépose des ouvrants, le retrait des vitrages et des joints, le décapage localisé des zones fonctionnelles puis la remise en état des éléments dégradés. Les vitrages existants sont ensuite remplacés par des vitrages sous vide AGC Fineo, plus performants thermiquement tout en restant compatibles avec les contraintes dimensionnelles des menuiseries historiques. Le choix du vitrage sous vide apparaît ici déterminant : son faible encombrement permet de conserver les profils d’origine, tout en améliorant significativement les performances énergétiques.

L’intégralité des opérations est réalisée directement sur le chantier par une équipe dédiée d’une quinzaine de professionnels. Une organisation qui limite les transports, réduit les risques de détérioration et facilite le suivi des ouvrages. Au terme de ces essais, les résultats obtenus sont particulièrement significatifs : les menuiseries restaurées atteignent les classements A4 en perméabilité à l’air, E7B en étanchéité à l’eau et V*C2 en résistance au vent. Des qualités rarement associées à des ouvrages anciens réemployés. À cela s’ajoute un essai d’endurance de 10 000 cycles ayant permis l’obtention d’une garantie décennale par la SMABTP. Un point essentiel pour sécuriser le recours au réemploi auprès des maîtres d’ouvrage et des assureurs.

Si les performances obtenues démontrent la faisabilité technique du réemploi, leur maintien sur le chantier constitue un autre enjeu majeur. La principale difficulté rencontrée concerne le comportement hygrométrique des menuiseries bois. En l’absence de chauffage dans le bâtiment durant les travaux, les variations d’humidité peuvent provoquer des déformations susceptibles d’affecter le fonctionnement des ouvrants. Cette problématique est renforcée par la géométrie même des menuiseries à mouton et gueule de loup avec des assemblages traditionnels qui offrent peu de tolérance et nécessitent un réglage très précis pour conserver leurs performances.
Afin de maîtriser ce risque, les équipes ont installé une protection spécifique sur les échafaudages qui limite l’exposition directe des ouvrages aux intempéries. Les accessoires existants ont également fait l’objet d’un nettoyage méticuleux, d’un réglage systématique et d’un remplacement lorsque cela s’avérait nécessaire. Autre innovation notable : la mise en place d’un dispositif de traçabilité numérique individualisée. Chaque fenêtre est identifiée par un QR Code permettant de suivre l’ensemble des opérations réalisées, depuis la dépose jusqu’à la levée des réserves. Cette traçabilité facilite le contrôle qualité, documente les interventions et constitue un outil précieux pour le suivi patrimonial futur du bâtiment.
Une opération réussie, qui illustre l’évolution des pratiques de rénovation. Longtemps cantonné à des projets isolés ou de moindre envergure, le réemploi tend désormais à s’organiser autour de protocoles reproductibles, de procédures de contrôle et de garanties assurantielles. Des conditions indispensables pour envisager sa généralisation sur les opérations de réhabilitation à grande échelle. Avec l’îlot Bergère, le recyclage des menuiseries bois démontre ainsi qu’il peut dépasser le stade de l’expérimentation pour devenir une véritable solution technique conciliant préservation du patrimoine, performance énergétique et réduction de l’empreinte carbone. Un exemple à suivre.
• Immeuble de bureaux de 26 500 m².
• 15 compagnons mobilisés sur les ateliers de restauration.
• Classements obtenus après restauration : A4E7BV*C2.
• Certifications visées : HQE, BREEAM Excellent, BBCA Rénovation.
• Maître d’œuvre : PCA-Stream.
• Entreprise de menuiserie : groupe Lorillard.
• Bureau d’études essais : CEBTP.
• Fournisseur vitrage sous vide : AGC Glass Europe.
• Réemploi du vitrage : Cycle Up.
• Assurance décennale : SMABTP.