
La boutique Hermès de la rue de Sèvres à Paris, pensée par l’agence RDAI et réalisée par le groupe ADM, Agencement et ébénisterie d’art, basé à Saint-Nazaire (44).
Dirigeant de l’entreprise malouine Siam Agencement, Xavier Champs a été élu président de la Chambre française de l’agencement (CFA) et de son collectif PRO A. Dans la lignée de son prédécesseur Pierre Haesebrouck, il entend renforcer les synergies entre les entreprises du secteur, et surtout poursuivre la mise en lumière du métier d’agenceur et de l’excellence de son savoir-faire. Entretien.
La vision initiée par mon prédécesseur, Pierre Haesebrouck, demeure notre cap : unir les agenceurs français et mettre en synergie l’excellence de leur savoir-faire. Notre ambition dépasse le rôle de simple syndicat professionnel : nous voulons être un collectif expert, véritablement fédérateur et emblématique. Cette dynamique commence au sein même de notre organisation, avec la mise en place d’un bureau diversifié et d’un conseil d’administration représentatif de tous les métiers de l’agencement. En parallèle, nous souhaitons renforcer notre présence dans les régions où notre implantation est encore faible.
Notre profession est confrontée à plusieurs défis majeurs tels que la pression accrue des concurrents étrangers, le déclin de marchés traditionnels comme le commerce de détail, et l’apparition de nouvelles réglementations. Afin de faire face à ces mutations, nous avons déjà mis en place un certain nombre de services et de solutions pour nos adhérents. Par exemple, notre bourse du travail permet à nos membres de sous-traiter des projets, assurant ainsi une meilleure répartition de l’activité sur l’année. Elle facilite également la constitution de groupements pour répondre à des chantiers de grande envergure.
Concernant les nouvelles réglementations, elles se concentrent principalement sur l’aspect environnemental de notre activité. Notre mission est d’en maîtriser l’impact et d’accompagner nos adhérents dans l’application de leurs modalités.
Cette taille permet à notre collectif de rester agile, de bénéficier d’une gouvernance ouverte et de mettre en œuvre des méthodes de travail efficaces. L’adhésion au groupement se fait par parrainage, ce qui instaure un climat de confiance propice aux échanges, à la convivialité et à la construction de l’avenir. C’est en cultivant cette cohésion que nous pourrons défendre au mieux la profession auprès des pouvoirs publics et consolider nos liens institutionnels, notamment avec la Fédération française du bois.
Les dynamiques de marché sont contrastées : les segments haut de gamme enregistrent une croissance, tandis que le secteur du commerce de détail (retail) doit faire face à des difficultés persistantes depuis plusieurs années. À l’heure actuelle, les donneurs d’ordres privilégient trois critères essentiels dans nos offres : la compétitivité des prix, la capacité à satisfaire les exigences techniques et esthétiques des projets, et la capacité à intégrer un planning contraint. L’impact environnemental est également pris en compte depuis cinq ans, à condition qu’il n’entraîne pas de surcoût significatif. Dans un environnement en constante évolution, il est impératif que nos entreprises s’adaptent pour pouvoir conserver leur pertinence.
L’agenceur amène du réalisme dans un projet sans dénaturer la vision de son concepteur. Cette compétence implique une connaissance parfaite des matériaux et de leurs caractéristiques, de la construction de mobilier ou d’ouvrages sur mesure, de l’univers chantier ainsi que des autres corps d’état. Les enjeux résident donc dans les ressources humaines puisque nous cherchons des profils complets. Notre engagement auprès des centres de formation, que ce soit par la mise à disposition de formateurs ou l’accueil d’alternants, est l’une des clefs.
Le métier d’agenceur est fondamental, mais reste souvent mal compris. Loin du rôle de simple sous-traitant spécialisé dans la fabrication de mobilier, l’agenceur est avant tout un concepteur technique. Son expertise dépasse l’aspect purement esthétique pour garantir la solidité et les spécifications techniques de l’ensemble des ouvrages. Cette méconnaissance est en partie due à une pratique courante dans le secteur : de nombreux donneurs d’ordres imposent une clause de confidentialité, interdisant toute communication sur les projets réalisés. Pour valoriser la profession et ses savoir-faire, la marque PRO A a été lancée en 2019.

La formation constitue l’une de nos quatre missions fondamentales, dont l’importance se vérifie quotidiennement. Notre enjeu est de transformer la perception de notre métier pour le rendre plus attractif : au-delà de la technique, l’agenceur est un « façonneur de lieux uniques et d’expériences ». Outre le fait d’attirer des jeunes dans nos métiers, il est indispensable de pouvoir les recruter avec les qualifications adaptées à la complexité croissante de nos chantiers.
Le métier a connu une transformation significative ces trente dernières années, marquée par une double révolution : l’évolution de la conception, passant de la table à dessin à la conception assistée par ordinateur (CAO), et celle de la production, avec l’adoption des machines CN. Toutefois, l’intégration des nouvelles technologies doit se faire sans jamais sacrifier nos pratiques. Il est impératif d’éviter une standardisation qui serait préjudiciable à la richesse de notre métier. Pour résumer, nos entreprises possèdent souvent un savoir-faire artisanal qu’elles mettent en œuvre grâce à des moyens industriels et à des investissements en matériel coûteux et performants.
Assurer la pérennité de notre profession est une responsabilité collective incombant à chaque professionnel de l’agencement et non uniquement au syndicat. Il est essentiel de promouvoir activement notre métier auprès des jeunes, en intervenant dès le collège et dans les écoles, en accueillant des stagiaires et des alternants et en communiquant au niveau de son territoire grâce à des visites d’entreprises, par exemple. L’agencement se positionne au carrefour des compétences manuelles et intellectuelles, offrant une voie professionnelle passionnante et riche de sens. Nous sommes déterminés à intensifier nos efforts pour faire découvrir cette filière. Parallèlement, nous œuvrons au développement de l’offre de formations, notamment au niveau bac+3 et au-delà, afin d’ouvrir des perspectives de carrière toujours plus attrayantes pour la nouvelle génération. L’objectif de créer un diplôme bac+5 relatif à notre profession est un axe de travail pour les prochaines années.
L’agencement est avant tout un métier de passion. Et le renouvellement des générations et de la transmission des savoir-faire n’est pas propre à notre seule activité. Bien que ce ne soit pas la règle, les professionnels proches de la retraite sont souvent désireux de transmettre leurs connaissances, et nous avons en face des jeunes qui ont soif d’apprendre et d’apporter leurs idées et des talents adaptés aux nouvelles technologies.
Sans bureau d’études, il n’y a pas d’agencement. Le travail d’ingénierie débute dès la réception d’un projet par la réalisation des plans d’exécution, le choix des matériaux, la prise en compte des contraintes du mobilier ou des ouvrages sur mesure à réaliser et de l’environnement du chantier. Les études peuvent représenter un coût non négligeable dans un projet. Il est souvent supérieur à 10 %. Mais cette étape garantit à nos clients la pertinence de la réponse apportée, la prise en compte exhaustive des enjeux et le respect des délais…

Nous cherchons à intervenir plus tôt dans le processus, pour nous positionner comme leurs partenaires... Cependant, nous n’y arrivons pas toujours, surtout lorsque le planning est contraint et que la priorité des clients est le prix. Le réemploi des matériaux et la circularité prennent une place croissante dans les attentes du marché.
Si le réemploi est une exigence fréquente de nos donneurs d’ordres, ils sont peu nombreux à en accepter les conséquences. Pour maximiser cette pratique, il serait nécessaire de concevoir les projets en fonction du stock de matériaux disponibles. Or, il est souvent demandé à l’agenceur d’intégrer des solutions de réemploi sans qu’il ait été impliqué dans la conception initiale. L’évolution de cette situation dépendra de la maturité de la chaîne d’approvisionnement en possibilités de recyclage. Néanmoins, les agenceurs PRO A proposent déjà cette option pour certains composants, comme les portes ou les éléments structurels non visibles. Il est important de noter que le recours à des matériaux de réemploi peut s’avérer plus onéreux que l’utilisation de composants neufs, chaque produit nécessitant un traitement spécifique – sans parler des coûts d’approvisionnement. Les entreprises clientes véritablement engagées sont prêtes à accepter ce tarif plus élevé. Cela nécessite une forte pédagogie auprès des donneurs d’ordres.
Le problème, c’est que le coût des matériaux neufs n’intègre que rarement leur impact environnemental réel, notamment les émissions grises liées à leur fabrication. À l’inverse, le réemploi impose des contraintes logistiques et de vérification : démontage, premier transport, contrôle de l’état, massification des volumes, documentation, livraison vers l’atelier de transformation. Le réemploi doit être anticipé dès la création architecturale du projet, on parle alors d’écoconception.
L’intelligence artificielle représente une opportunité majeure pour de nombreux métiers du BTP. Dans les cinq prochaines années, son rôle ne sera pas de se substituer à l’humain, mais de le seconder en prenant en charge les tâches les plus chronophages et à faible valeur ajoutée. Ce que nous nommons IA générative n’est pas une force d’innovation ; elle se contente de reproduire l’existant en s’appuyant sur un volume massif de données. À titre d’exemple, nous avons célébré le centenaire de l’Art déco, qui a succédé à l’Art nouveau. Une IA n’aurait jamais pu inventer un courant architectural complet ; elle se serait limitée, au mieux, à optimiser ce qui existait déjà.
C’est un vaste sujet, qui impose de rappeler en quoi consiste concrètement notre métier : la transposition de l’intention de l’architecte en plan d’exécution, puis en fabrication et pose d’ouvrages sur mesure. Tant que les architectes et les designers feront preuve de créativité, notre profession ne sera pas dénaturée. Par ailleurs, notre capacité à conseiller le client et à apporter des solutions n’est pas affectée par les nouvelles technologies.
Mon grand-père a fondé sa société d’agencement en 1936, mon père a poursuivi cette aventure et a développé l’entreprise historique. Mes trois frères et moi-même sommes aujourd’hui à la tête de différentes sociétés d’agencement au sein du groupe familial. Plus qu’un héritage, c’est une fierté de pratiquer une activité que je considère comme exceptionnelle et fascinante. Tous les dirigeants de société d’agencement que je croise en sont d’ailleurs conscients. Il est essentiel que chaque professionnel de l’agencement devienne un ambassadeur de ce métier.
Notre métier est magnifique. Rejoindre ce secteur, c’est devenir un créateur de lieux de vie et d’émotions. Nous avons la chance de posséder un savoir-faire qui va devenir de plus en plus précieux, il ne faut donc pas être effrayé par les difficultés, elles sont inhérentes à notre activité.